Regarde à la fenêtre des trains du monde
Sur le quai, mon train arrive enfin. Je m'étonne qu'il soit déjà habité, qu'il est aussi, pour d'autres personnes, leur train. De spectateur je deviens spectacle à ces yeux qui traversent le rideau des vitres.
Le train démarre. Il y a encore quelques minutes, je marchais dans les rues. Maintenant je suis assis, le corps en mouvement. La puissance du train qui m'emporte. De chaque côté, deux paysages sont éjectés vers l'arrière au même rythme. J'entre dans le temps présent et j'expulse son contenu derrière moi. J'entends un complexe de sons doux et faiblement rythmés qui montent dans les aigüs quand le train ralentit.
Le son du train est homogène, irréel, presque absent. Je n'ai pas le temps de regarder par la fenêtre, la fenêtre ne me laisse pas le temps de la regarder. Tout ce qu'elle contient est expédié derrière moi alors qu'apparait de nouveaux éléments aussitôt sur le point de disparaître dans mon dos.
Qu'y a-t-il à l'autre bout de ces deux lignes ?
Je vais suivre ces deux lignes jusqu'à la fin, jusqu'à leur achèvement complet. Je vais m'installer dessus et me laisser glisser, me laisser transporter. Je n'ai rien à craindre car je serais toujours, malgré les courbes et les virages, nuit et jour, porté et emporté sur deux lignes parfaitement parallèles.
Sur les rails, le serpent d'acier me transporte. J'entends ses grincements, ses hoquets, son souffle. Je suis son protégé, son hôte. Il m'offre des extraits de pays, des morceaux de vie et il me les reprends mais en y laissant une marque : les lignes du serpent d'acier.
En traversant par courbes et lenteur les pays, les contrées, les régions et les paysages, ceux-là dessinent sur nous une forme, une empreinte indélébile. Et nous aussi laissons une trace de notre passage dans ces lieux, par le fait même de prendre notre temps et de se mêler aux gens qui les font vivre.
J'aime bien cette personne qui vient juste d'entrer dans le train. Elle remplace une autre personne, sortie à la station précédente, qui me plaisait moins. Quand l'intensité sonore diminue dans le wagon, c'est le signe que des gens vont apparaître et d'autres disparaîtrent. Quand l'intensité sonore augmente c'est un signe de stabilité, à l'inverse de la dramaturgie des films de cinéma. On ne sait jamais qui va apparaître, d'où les gens viennent et où ils s'en vont.
Si on regarde par la vitre à droite, on voit un pays et par la gauche un autre pays. Ces deux mondes peuvent être similaires ou différents. A l'intérieur du train, un troisième monde est rempli de gens assis, rêvassant, scrutant un écran, parlant, lisant. Quel est le plus intéressant de ces trois mondes ? Les reflets sur les vitres montrent encore d'autres effets de la lumière, d'autres univers. Ces reflets sont notre monde délavé.
Des arbres le long des voies à quelques mètres. Qu'y a-t-il derrière ? Une vallée, des champs cultivés, des animaux, un cours d'eau, une villa, un bourg... Ou peut-être rien d'autre que de l'imagination.
Le serpent d'acier sera parfaitement stable et immobile tout le long du voyage. Dans les grandes baies vitrées latérales défileront les mouvements du monde.
Qui a-t-il là-bas ?
Le soleil projette des ombres en mouvement sur le sol blanchâtre. Des danseurs et danseuses apparaissent sur le floor dans l'allée entre les sièges. Leur danse est cahotique, ils et elles cherchent le rythme. Où est le rythme ? Où est la mesure ?
Sur les lignes du serpent d'acier
l'aventure confortablement assis
laissons-nous prendre par le train
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